Bref historique de :
La sculpture et des arts décoratifs du XVIe au début du XXe siècle
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Artus Quellin et ses élèves
L’œuvre
du sculpteur
anversois Artus Quellin, qui se forma également en Italie, se situe
entre l’expression baroque et généreuse de Rubens et le classicisme de
François Duquesnoy. Son style, son talent à multiples facettes et sa
capacité à réaliser des projets monumentaux lui valurent d’être
pressenti par la République pour la grandiose décoration sculptée du
nouvel hôtel de ville d’Amsterdam, l’actuel palais royal, situé sur le
Dam. Par ses dimensions et la richesse du programme ornemental, le
bâtiment surpassait en somptuosité toute autre construction des
Pays-Bas depuis les cathédrales gothiques. L’hôtel de ville devait
exprimer la fierté de la cité comme de ses administrateurs et refléter
son nouveau rôle de métropole commerciale. Quellin fut missionné par
la ville pour entreprendre les sculptures des façades et des
nombreuses salles de l’édifice. En accord avec l’architecte du projet,
Jacob Van Campen, et avec le comité des bourgmestres, il dirigea le
vaste atelier amstellodamois qui donna forme à ces réalisations entre
1650 et 1665. Malgré la diversité des intervenants et la durée de
l’exécution, l’ensemble parvint à une unité stylistique.
Les
informations sur le travail de cet atelier et la répartition des
tâches sont rares. Cependant, les nombreuses ébauches en terre cuite
qui ont été conservées montrent bien le rôle du modelage dans la
traduction plastique des idées de Van Campen et de Quellin dans le
marbre. Le projet en terre cuite du Jugement de Brutus — l’une des
trois scènes classiques devant trouver place dans la salle du
Tribunal — est une composition presque achevée. Les figures
principales comportent déjà tous leurs détails, seul l’arrière-plan
reste schématique. Le programme décoratif de cette salle fait
entièrement référence au thème de la justice et emprunte ses modèles à
l’Antiquité classique il s’accorde en outre à la richesse et au
classicisme de l’architecture. La décoration intérieure recourt à
profusion au marbre blanc de Carrare un consortium de marchands
d’Amsterdam réussit même à en obtenir le monopole. Amsterdam devint
ainsi le plus grand entrepôt de marbre italien au
xviie siècle.
À
cette époque, Quellin exécuta les portraits de plusieurs bourgmestres
d’Amsterdam ou des membres de leur famille. Certains d’entre eux ont
une grandeur baroque inhabituelle aux Pays-Bas. Ils expriment les
aspirations culturelles de ces personnalités influentes, tel le buste
du régent Johan de Witt, le plus puissant du pays. Celui-ci
immortalise la majesté et le pouvoir de l’homme, mais dévoile un
réalisme quelque peu nonchalant dans le dessin de la bouche laissée
entrouverte. Quellin reprend la finesse des œuvres du Bernin et des
sculpteurs italiens qu’il avait étudiées lors de son séjour romain.
L’installation de Quellin à Amsterdam eut un effet considérable sur la
sculpture septentrionale. La nouvelle génération d’artistes formés
sous sa direction allait déterminer l’orientation de la sculpture
néerlandaise après 1650. Les plus renommés dans la République furent
Rombout Verhulst et Bartholomeus Eggers. Originaire de Malines,
Verhulst se spécialisa dans le portrait et la sculpture funéraire. Le
tombeau d’Anna Van Ewsum et de son époux Carel Hieronymus Van In-en
Kniphuisen, à Midwolde, révèle le caractère novateur de son œuvre. Le
monument offre l’image intime et presque anecdotique d’une femme
endeuillée auprès du corps de son mari. En réalité, le monument
illustre une vertu noble la veuve, représentée en digne chrétienne,
une main posée sur la Bible, doit maintenir vivant le souvenir du
défunt. Cet ensemble réaliste est entouré d’une quantité de motifs
funéraires et héraldiques qui soulignent la haute origine des deux
personnages. Par la suite, la figure en pied du second époux d’Anna,
réalisée par Eggers — le concurrent de Verhulst —, vint compléter le
tombeau.
Verhulst excellait dans le naturalisme des portraits car il savait
conférer au marbre une sorte de rayonnement chaleureux. Le portrait de
Jacob Van Reygersbergh, régent de Zélande, démontre ces qualités de
façon éclatante. En appliquant à la surface du marbre différents
traitements — la peau rendue plus mate que la cuirasse, les cheveux
sculptés en boucles touffues ou la dentelle finement ouvragée du châle —
il créait des effets naturels et expressifs. Ses études en terre cuite
présentent un même souci du détail. Le masque mortuaire de l’amiral
Van Gendt, faisant fonction d’étude pour le tombeau en marbre du héros
dans la Domkerk d’Utrecht, est l’un des portraits les plus sensibles
de l’œuvre de Verhulst. Il réalisa à Utrecht le plus important de tous
les monuments édifiés au xviie siècle,
qui rendait hommage aux marins morts pour la patrie. Financés par le
mécénat gouvernemental, ces mausolées étaient destinés à commémorer le
souvenir des héros nationaux, mais servaient aussi d’exemples vertueux
pour le peuple tout en témoignant de la puissance et de la gloire de
la République.
Dans
l’œuvre de Bartholomeus Eggers, lui aussi d’origine flamande, le
portrait du comte Maurice de Nassau-Siegen possède une place d’honneur.
Tandis qu’Eggers adopta dans ses œuvres plus tardives un style souvent
un peu sec et des lignes raidies, ce portrait se rapproche encore du
naturalisme chaleureux de Quellin et de Verhulst. La représentation à
mi-corps — une pose alors exceptionnelle — confère à la statue une
allure princière et imposante. Installée à l’origine dans le jardin du
Mauritshuis, la résidence du comte à La Haye, l’œuvre était
accompagnée de trois vertus personnifiées. Elle fut transférée
quelques années plus tard dans la crypte de Siegen, en Allemagne.
Les statuettes
Après
1650, l’intérêt des bourgeois aisés pour les sculptures de petit
format s’accrut en Hollande. En plus des bronzes italiens, les
collectionneurs recherchaient des objets de terre cuite, de bois ou
d’ivoire exécutés par les sculpteurs locaux. Cette voie avait déjà été
tracée au tout début du siècle par Hendrick de Keyser et ses petits
bronzes.
Certains sculpteurs se spécialisèrent dans la fabrication de cette
petite statuaire («Kleinplastik); d’autres recoururent plus rarement à
ce type d’activité, comme Verhulst, à qui l’on attribue un
impressionnant portrait d’ivoire en relief. Le jeune homme représenté
esquisse un geste étrange le coude faisant saillie donne à la
composition une expressivité inhabituelle.
Le
sculpteur Albert Jansz. Vinckenbrinck, spécialiste amstellodamois des
petits tableaux de genre en buis, a toutefois réalisé quelques œuvres
monumentales. L’imposante chaire qu’il réalisa pour la Nieuwe Kerk
d’Amsterdam (1647-1649) en témoigne. L’abondance des ornements et
l’extrême finesse des reliefs du meuble d’église laissent deviner
l’activité principale de Vinckenbrinck qui se consacrait
habituellement aux petits formats.
Ambrosius Van Swol, un artiste d’Utrecht peu connu, sculpta dans le
style de Vinckenbrinck un tableau de genre représentant un chasseur de
rats et son petit valet. Le choix d’un sujet banal et la virtuosité
d’exécution caractérisent la petite statuaire néerlandaise du
xviie siècle. Le
spécialiste de l’ivoire aux Pays-Bas fut le Flamand Frans Van Bossuit
qui avait longuement séjourné en Italie avant de s’installer à
Amsterdam. Dans cette ville, il travailla pour des collectionneurs qui
appréciaient le style international de ses œuvres. Elles étaient
largement représentées dans le cabinet d’art de Petronella Oortmans,
dont la collection comprenait un Mars monumental et captivant, mais
aussi un relief miniature de Vénus et Adonis. Diverses compositions de
Bossuit furent reprises dans ses tableaux par le peintre de Leyde
Willem Van Mieris. Les réalisations de Bossuit furent également
gravées et publiées par Mattijs Poolen sous le titre Cabinet de l’art
des sculptures en 1727. Ce recueil, comportant une introduction en
néerlandais, en français et en anglais, est l’un des plus anciens
exemples de monographie destinée à un marché international dans le
domaine des livres d’art.
À
Leyde, le Flamand Pieter Xaverij travailla lui aussi pour le marché
local des collectionneurs. Il réalisa essentiellement des statuettes
en terre cuite, un genre peu représenté aux Pays-Bas. À l’instar des
œuvres de Vinckenbrinck et de Van Swol, la plupart des sujets traités
par Xaverij étaient anecdotiques, tel le Bretteur blessé réalisé en
1671. Ses racines flamandes s’expriment librement dans une bacchanale,
un thème traité par Rubens. Ce groupe baroque comportait à l’origine
deux autres personnages et l’ensemble devait former un petit cortège
de statues indépendantes.
En
Flandre, les sculpteurs de statuettes répondaient plus souvent à des
commandes religieuses. La Madone d’ivoire, au type classique, de
Matthieu Van Beveren devait constituer la partie médiane d’un petit
autel privé. D’innombrables crucifix ont ainsi été sculptés en buis ou
en ivoire, mais leurs auteurs, en dépit de la qualité du travail, sont
restés anonymes.
Les commandes de la cour et de la noblesse
L’importance
du mécénat bourgeois aux Pays-Bas fait parfois oublier les quelques
familles de la noblesse qui ont joué un rôle dans l’essor et la
qualité de la production artistique. Depuis Frédéric-Henri, la cour
des stadhouders de la famille d’Orange s’inspirait du style des cours
étrangères — française et anglaise principalement — et rivalisait de
faste avec elles. Le séjour à La Haye de Frédéric V de Bohême et de
son épouse Élisabeth Stuart, bannis de leur pays et qui furent
accueillis par le stadhouder entre 1621 et 1641, contribua à
l’introduction d’une culture princière et internationale. Beaucoup de
mécènes passaient leurs commandes auprès d’orfèvres travaillant l’or
et l’argent. À La Haye, Hans Coenraet Breghtel, spécialiste renommé de
l’orfèvrerie en argent, réalisa à la demande d’Élisabeth de Bohême un
grand gobelet qu’elle offrit en 1641 à la ville de Leyde. Il est aussi
l’auteur du gobelet de couronnement de Frédéric III, roi du Danemark.
Le chef-d’œuvre de Breghtel est une énorme pendule en argent doré
datée des années 1660 son histoire demeure inconnue, mais la splendeur
et l’extravagance de ses formes font penser à une commande royale.
Peut-être fut-elle exécutée sur la demande de la reine de Bohême ou de
la jeune princesse Marie Stuart, l’épouse du stadhouder Guillaume II,
pour être offerte au roi Charles II d’Angleterre. Cette pendule
appartenant au patrimoine royal d’Angleterre, la deuxième hypothèse
paraît la plus probable. La pendule est entourée de petites plaques et
de personnages indépendants. Son programme iconographique fait appel
aux quatre éléments, aux signes du zodiaque et aux symboles des mois.
Chronos couronne cette œuvre architecturale derrière laquelle Breghtel,
avec assurance, a apposé sa signature, gage de l’intérêt qu’il lui
portait.
D’autres objets sont caractéristiques du mécénat princier et noble les
accessoires de toilette destinés aux coiffeuses des dames. Les
ensembles en argent s’étaient développés en France pendant la première
partie du xviie siècle,
mais n’apparurent pas à La Haye avant 1650. Le premier nécessaire
néerlandais, commandé par Veronica Van Aerssen Van Sommelsdijk,
suivait de près la mode française. Quatre orfèvres de La Haye,
spécialistes de l’argent, collaborèrent à cet ensemble prestigieux qui
comprenait au moins une douzaine de pièces. Les objets aux lignes
pures et sobres sont uniquement ornés du monogramme de leur
propriétaire VAS.
À
peine dix ans plus tard, un deuxième nécessaire de toilette, richement
décoré de fleurs et de rinceaux, fut réalisé à La Haye pour une
personnalité de la haute noblesse. La commande venait d’Élisabeth Van
Nassau-Beverweerd, une petite-fille illégitime du prince Maurice
d’Orange. Le magnifique travail de repoussage et le rendu naturel des
rinceaux et des fleurs sont à mettre au compte de deux spécialistes de
l’argent, Adriaan Van Hoecke et Hermanus Van Gulik.
Lorsque le stadhouder Guillaume III, qui avait épousé la princesse
anglaise Marie Stuart, revendiqua et obtint le trône d’Angleterre, la
culture de cour néerlandaise atteignit toute sa grandeur. La présence
de l’artiste français Daniel Marot à La Haye, où il s’était réfugié en
tant qu’huguenot, joua également un rôle décisif dans l’essor
artistique du pays. Il devint l’architecte du stadhouder, mais son
influence allait s’étendre à tous les arts décoratifs bien après 1700.
Il fut chargé du décor de nombreuses résidences celles de
Guillaume III — pour qui il réalisa notamment l’intérieur du palais de
Het Loo, près d’Apeldoorn —, comme celles de courtisans et
d’aristocrates. La maison haguenoise de Cornelis Van Schuylenburgh,
fils du régisseur en chef de Guillaume III, fut entièrement construite
dans le style de Marot. D’autres artistes participèrent à
l’édification de ce palais urbain, comme le stucateur italien Giovanni
Battista Luraghi et le peintre Jacob de Wit.
La
bouilloire fabriquée à La Haye en 1707 par le huguenot français
Richard Musseau témoigne que l’influence de Marot s’est diffusée aux
différents artisanats. De même, l’écuelle d’argent que fit Adam Loofs,
maître argenteur du stadhouder, pour Arnold Joost Van Keppel, comte
d’Albemarle, reprend les motifs importés par Marot et qui étaient en
vogue à la cour de France les bandes, lambrequins, lobes, vases de
fleurs qui ornent l’objet articulent et accentuent ses formes.
Marot
a créé les modèles de deux grands vases en faïence de Delft pourvus de
becs. Ces vases furent réalisés sous la direction d’Adriaen Kocks par
la fabrique la plus novatrice en matière de faïence de Delft, Le A
grec. Les armes du roi d’Angleterre figurant sur l’un des deux et la
couronne royale reproduite sur son couvercle rappellent l’accession de
Guillaume III au trône d’outre-Manche. Fabriquer un objet monumental
en argile nécessitait une grande maîtrise du modelage et de la cuisson.
La faïence de Delft, qui connut son apogée en 1700, devançait toutes
les industries d’Europe.
Lorsque Guillaume III devint roi d’Angleterre en 1689, il fit
réaménager le palais royal de Hampton Court. Son épouse la reine Marie
fit bâtir un pavillon de jardin le long de la Tamise, dont la laiterie
fut décorée de carreaux de faïence de Delft d’après un projet de Marot.
La force de Marot réside bien dans ces compositions symétriques qui
font alterner avec beaucoup de grâce et d’équilibre éléments
naturalistes, motifs géométriques et symboles royaux.
L’influence de Marot touchait aussi la sculpture. Il dessina pour le
palais Het Loo les modèles des vases de jardin, dont l’un fut réalisé
par le sculpteur d’Amsterdam Jan Ebbelaer. Cet objet appartient à une
série de quatre récipients dont deux seulement ont été conservés.
Chacun d’entre eux représentait une vertu ainsi qu’une partie du
royaume du roi-stadhouder. Typiques des assemblages de Marot, les
éléments figuratifs et décoratifs de celui qui évoque l’Écosse
— lambrequins, feuilles d’acanthe et guirlandes — se succèdent avec
beaucoup d’équilibre et entourent harmonieusement les cariatides et
les scènes allégoriques.
Jan
Blommendael, qui réalisa l’un de ces quatre vases, fut aussi l’auteur
de plusieurs portraits de Guillaume III. En 1699, il livra un
majestueux buste représentant le roi-stadhouder habillé à la mode
française, revêtu du manteau royal d’hermine et ceint de l’ordre de la
Jarretière. Le sculpteur s’est visiblement inspiré de l’art du
portrait baroque tel qu’il se pratiquait alors en France.
Guillaume III, à la fois stadhouder des Pays-Bas et roi d’Angleterre,
choisit de se faire représenter comme un autre Roi-Soleil, un acteur
puissant de la scène politique internationale.
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